Permanences de l'éphémère

Mary Chaplin

Où sommes-nous ?  Et qui sommes-nous lorsque le flou devient par la matière picturale ?  C’est à ces questions et le plus souvent par l'acrylique que les œuvres de Mary Chaplin répondent de manière Mary chaplin the red side of the moon acrylique100x120cmparadoxale. L’effet de flou devient l'image la plus juste, la plus nette. Par cette manière de traiter l’image et surtout de la saisir au vol l’artiste fixe ce qui est voué à la disparition. Elle crée des découpes où se devine un monde capital. Le flou n'est donc plus un handicap : il propose à l'inverse l'image qui échappe à l'image. La tête peut-elle en recoller les morceaux ? La réponse est oui. Et ce grâce à l'émotion que l'artiste provoque par ses jeux de couleurs. Cela fluctue un temps devant le regard avant que les formes pleines de l'éphémère surgissent. Mais Mary Chaplin n'ouvre pas de fenêtres elle fait mieux. Elle les lâche dans le vide afin de voir ce qui arrive en ce plissement aérien  L'œil devient l'abîme de la conscience et le spectacle du monde va reprendre mais dans la suspension, le contrefort, le transfert. Tout passe par la lumière et l’énergie qu’elle propage suivant les ondes que chaque couleur suscite.
Il y a là une expérience particulière aussi tactile que mystique. Plutôt que de s’intéresser aux propriétés représentatives de la peinture l’artiste se passionne pour les reflets de la lumière tels qu’on peut les rencontrer lorsque, par exemple, la lumière transite par des vitraux. Cette expérience aussi visuelle que spirituelle a d’ailleurs orienté l’œuvre sur les bases qui font désormais son originalité, sa densité et son effet aussi prégnant qu’impalpable. L’artiste appelle à juste titre  ces œuvres – en jouant sur les deux sens de ce terme – des « reflexions ».En émerge une paix profonde, riche, puissante. Surfaces sur  surfaces, peaux de lumière "oubliées" sur la peau d'un support d'abord temporel et ensuite immuable  quelque chose avance de l'ordre de la pacification de l’âme. Ce qui illumine la toile devient le moyen de la trouver non seulement face à celle-ci mais en soi par l'émotion créée de manière formelle et chromatique.


Il existe peu de pratiques comparables dans l'art actuel. Soudain dans la vibration pointe "la folie de voir, d'entrevoir, de croire entrevoir, de croire" dont parlait Beckett. Emerge un à peine, un là-bas, un loin de là-bas, un à peine loin là, là-bas, si proche, si loin. Un presque pas saisissable qui prend pourtant des formes où se reconnaissent ce qui existe, ce qui est "vrai" voire essentiel au devenir. Les appâts et les à-plats de lumière ne font pas le jeu de la dispersion mais de l'apparition et quasiment du volume. Car la dispersion apparente par la moirure provoque une unité plus profonde.  Sortant l’art du simple registre de l’exquis, Mary Chaplin le porte vers la subtilité essentielle. Il ne s’agit plus de “ planter un décor ” ou de faire de la surface un simple écran. Il ne s’agit pas non plus de recouvrir, de faire écorce mais d’ouvrir le champ afin que la couleur vibre de manière essentielle et afin que soit retenu son passage. 


Plus que métaphore et bien sûr que reproduction, une telle peinture devient  la spécification de l'être. L'artiste rend pensables des formes impensables, rend captive des formes les plus évanescentes. Sa création met en abîme l'apparence afin de l'approfondir en cette "matérialisation" de l’impalpable. Ses oeuvres la propagent afin de révéler  des schèmes complexes. Ils ne réduisent plus le monde et ses sensations à une apparence discordante mais univoque. La créatrice écarte toute considération de degrés en créant des lieux jamais clos mais à l’inverse en continuelle ouverture et appel. Ils permettent la montée d’émotions aussi visuelles, kinesthésiques que spirituelles. Sont donc retenues des structures fondamentales et vibratiles à valeur quasi hypnotique, hallucinatoire. Toutes possèdent un dénominateur commun : la pacification de l'être. Par la stimulation rétinienne et par le jeu du leurre c'est en conséquence une vérité intérieure que l'artiste ne cesse de saisir. 

 

Jean-Paul Gavard-Perret
Poète, critique littéraire, critique d'art contemporain
et maître de conférences en communication à l'Université de Savoie

 

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